La nouvelle est tomb?e hier : La Ville de Li?ge a obtenu d?importants fonds du Feder afin de mener une s?rie de grands travaux. Parmi les dossiers une enveloppe substantielle sera d?volue au projet de revalidation du Mamac, mus?e d?art moderne et contemporain. On s?en r?jouit. Mais avec prudence, car le projet actuellement ? l??tude va dans un sens beaucoup plus consum?riste qu?artistique. En d?cembre dernier, j??crivais pour H.ART : ? En fait, soyons clairs, Li?ge est tent?e de tomber dans le travers de cette logique injonctive du march? culturel et d?oublier l?opposition politiquement fondamentale qui existe entre c?l?bration et critique, aujourd?hui contest?e par une postmodernit? consensuelle qui confond de plus en plus ais?ment l?art et la culture. L? m?me o? l?on f?tichise l??crin plus que le contenu, la vitrine plus que l?objet, le mus?e plus que les ?uvres, l? o? le marketing consum?riste ? tout prix prend le pas sur le projet intellectuel. On prend les choses ? rebours, fantasmant sur les retomb?es que peut g?n?rer un mus?e couru par un public nombreux et nomade, plut?t que de r?fl?chir sur le mus?e lui-m?me en ce qu?il s?inscrit dans le temps, en ce qu?il participe d?un rayonnement, d?une conservation de la m?moire, en ce qu?il est outil de connaissance et de progr?s. ?
Nous restons fort inquiet. Ce n?est pas moins que le d?mant?lement du mus?e que l?on pr?voit au profit d?une sorte de palais des expositions, un projet qui semble ratisser au plus large. Je republie ici cet article paru dans H.ART qui, ? la fois, faisait il y a quelques mois le point sur le dossier et posait une s?rie de questions aujourd?hui sans r?ponses encore. A titre de r?flexion donc.




Le faune mordu de Jef Lambeaux (1897), parc de la Boverie, mus?e d'art moderne et contemporain de Li?ge (photo :Dominique Houcmant)

L?ART EST-IL L?AVENIR DE LIEGE ?

La rumeur et les informations distill?es au fil des mois ? la presse sont persistantes : l?id?e d?un ? super mus?e ? agite depuis plus d?un an le landerneau politique li?geois et s?inscrit m?me dans les plans de red?ploiement de la ville. Depuis quelques mois, on r?fl?chit, on consulte, on projette. Il est vrai que dans la ville, les grands chantiers culturels et d?riv?s n?ont jamais ?t? aussi nombreux. Il y a bien s?r le grand Curtius, en phase terminale de r?alisation, qui regroupera le riche patrimoine d?une s?rie de mus?es, de l?arch?ologie aux arts d?coratifs en passant par l?art ancien ou religieux. La r?novation de l?Op?ra est une r?alit? d?sormais programm?e, le d?m?nagement du Th??tre de la Place a ?t? confi? ? l?architecte Pierre Hebbelinckx. On b?tit au centre ville un complexe de cin?ma qui, dans une large acception du terme, sera attentif ? la cr?ation d?art et d?essai, contrepoids au futur multiplexe du Longdoz. Dans l?ancien quartier industriel du Longdoz, le chantier de la future ? M?diacit? ? est, en effet, lanc?. Future cit? des m?dias, son architecture a ?t? confi?e ? Ron Arad, le designer britannique d?origine isra?lienne qui liftera la ligne de cette cit? de l?image dans le style organique qu?on lui conna?t. Cette M?diacit? devrait devenir le c?ur d?un ? p?le image ?, regroupant une s?rie d?acteurs tant publics que priv?s actifs dans le domaine de l?audiovisuel et ? la pointe de l?image num?rique. Les investissements pour cette cit? de l?image et son cluster d?passeront plus que vraisemblablement les 300 millions d?euros. Dans cette entreprise de revalidation des outils culturels, l?art moderne et contemporain ne sont pas absents du d?bat et le Mamac, en coulisses, et au centre des d?bats. Point focal d?un nouveau trac? urbanistique en projet, le mus?e se trouvera dor?navant dans la perspective de la nouvelle gare des Guillemins, dessin?e par Santiago Calatrava, ? mi-chemin du Longdoz et de la M?diacit?. Et c?est tout le site de la Boverie que cela concerne. Sur l??le s?ancre en effet le mus?e, abrit? en cet ancien palais t?moin de l?Exposition Universelle de 1905, mais s?y amarre aussi, comme un second p?le, le palais des Congr?s, ?uvre embl?matique des ? fifties ?, sign? par le groupe L?Equerre, b?timent d?sormais class? et auquel il faudra trouver une nouvelle r?affectation, du moins partielle, puisque la RTBF qui l?occupe, rejoindra la M?diacit?.

Les consultants ont consult?

Mais que faire du mus?e ? On le sait, la politique que la ville a men?e jusqu?? pr?sent est d?plorable. R?am?nag? en 1993, le Mamac ne r?pond toujours pas aux conditions minimales que requi?rent la conservation et la mus?ologie contemporaines. Abritant une importante collection moderne, le mus?e n?a jamais pu transcender le d?mant?lement de l?ancien mus?e des beaux-arts qui g?n?ra la cr?ation du mus?e d?Art wallon, un pur non sens r?gionaliste. Sans budget, sans autonomie financi?re, sans ?lan cr?atif, sans projet ? long terme, sans ligne directrice, il ne peut aujourd?hui que mener une programmation de seconde zone sans envergure. Il y a quelques mois, face ? cette carence institutionnelle et sans autres alternatives, l?architecte Charles Vandenhove choisissait d?ailleurs et apr?s bien des tergiversations de confier sa collection d?art contemporain au Bonnefantenmuseum de Maastricht, ? quelques encablures de la cit? ardente.
C?est ?videmment une situation incompatible avec les ambitions li?geoises. D?aucuns, au sein du GRE, le Groupement de red?ploiement ?conomique du Grand Li?ge, se sont mis ? lorgner vers le mod?le de Bilbao. Les rumeurs ont circul? : on a ?voqu? la transformation du Mamac en une ? architecture audacieuse ?, certains ont parl? d?une ? kunsthalle ? l?allemande ?. ? l??chelle de la ville, on projette un v?ritable ? blockbuster culturel ?, capable de dynamiser le secteur touristique, le commerce, l?Horeca. Le GRE a donc confi? une mission d??valuation au bureau international Ramboll Management. ? charge de ce bureau d??tude de remettre un sch?ma de d?veloppement possible, ?valu? financi?rement, avec une premi?re projection pour les premi?res ann?es d?activit?. Et les consultants ont eux-m?mes consult? au fil des mois tandis que les convoyeurs attendent : Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre fran?ais de la culture, qui pr?side aujourd?hui aux destin?es du domaine de Versailles, apr?s avoir conseill? Fran?ois Pinault et dirig? le Palazzo Grassi ? Venise et Roger Dehaybe, Li?geois d?origine et ancien administrateur g?n?ral de l?Agence intergouvernementale de la Francophonie, ont ?t? charg?s de d?fricher le terrain. ? Ils poss?dent des r?pertoires internationaux exceptionnels qu'ils mettront ? profit pour envisager des partenariats avec d'autres mus?es internationaux. La politique mus?ale n'est plus la m?me aujourd'hui qu'hier : les minitrips sont l?gion, la culture n'est plus r?serv?e ? une ?lite. On consomme la culture dans un package complet, Li?ge doit se doter d'un maximum d'atouts et les mettre en valeur ?, d?clarait Gildino Tavares (Ramboll Management), au journal Le Soir en mars dernier. La voie trac?e est donc celle de la consommation de masse et du marketing culturel. Invitant Jean-Jacques Aillagon ? la table, les d?cideurs li?geois lorgnaient-ils vers un ?ventuel accord avec la fondation Pinault, en qu?te de lieux de visibilit? ? On pourrait le soup?onner. Aillagon a, en tout cas et par ailleurs, approch? le mus?e de l?Ermitage. Mais celui-ci a d?j? une antenne ? Amsterdam (plus de 225.000 visiteurs durant la premi?re ann?e ? d?exploitation ?) et estime Li?ge trop proche.

La logique injonctive d?un certain march?

Les grandes lignes de ce rapport sont depuis peu d?sormais d?voil?es. Si elles font la part belle aux retomb?es auxquelles les d?cideurs r?vent bien ?videmment, elles sont plus qu?incertaines quant ? un projet artistique fond?, quant aux collections actuellement conserv?es. En fait, soyons clairs, Li?ge est tent?e de tomber dans le travers de cette logique injonctive du march? culturel et d?oublier l?opposition politiquement fondamentale qui existe entre c?l?bration et critique, aujourd?hui contest?e par une postmodernit? consensuelle qui confond de plus en plus ais?ment l?art et la culture. L? m?me o? l?on f?tichise l??crin plus que le contenu, la vitrine plus que l?objet, le mus?e plus que les ?uvres, l? o? le marketing consum?riste ? tout prix prend le pas sur le projet intellectuel. On prend les choses ? rebours, fantasmant sur les retomb?es que peut g?n?rer un mus?e couru par un public nombreux et nomade, plut?t que de r?fl?chir sur le mus?e lui-m?me en ce qu?il s?inscrit dans le temps, en ce qu?il participe d?un rayonnement, d?une conservation de la m?moire, en ce qu?il est outil de connaissance et de progr?s.
La piste actuellement privil?gi?e serait celle d?un ? centre international d?Art et de Culture ? Soit une enveloppe vide destin?e ? accueillir des expositions temporaires, deux ou trois par an, ? sur le th?me de la modernit? et des grands moments de l?histoire ?. Franchement, on ne peut pas ratisser plus large. Exit donc l?appellation et la fonction mus?ale au profit d?une sorte de palais des grandes expositions qui serait pilot? par une Fondation, elle-m?me dirig?e par une ? pointure ? du milieu international, dont la mission serait de ramener ? Li?ge les ?uvres et les expos n?cessaires ? faire flotter le navire. Pour porter le CAIC sur les fonts baptismaux, il faudrait 40 millions d?euros, 15 millions d?j? demand?s au Feder pour l?outil, le reste ? partager entre apports publics (18 ? 23 millions) et priv?s (10 ? 15 millions). Le GRE se donnerait cinq ans pour r?aliser tout cela, soit la r?novation compl?te du b?timent, la mise en place de cette fondation, son financement, et une premi?re programmation.
Pour l?outil, (et la r?novation du b?timent est enfin une bonne nouvelle) on parle d?un ? geste architectural ?, tout en conservant l?int?grit? du b?timent, mais en accroissant les surfaces d?exposition jusqu?? 3400 m2 et en le reliant au tr?s beau b?timent de l?Union nautique, une pure ligne moderniste, afin d?y installer billeterie, resto et bureaux. L?audit envisage bien s?r les seuils de rentabilit?, envisage les taux de fr?quentation (650.000 visiteurs apr?s 4 ans de roulement), les recettes, les retomb?es directes et indirectes, bref les b?n?fices pour le Grand Li?ge qui compte bien sur un large profit ? moyen terme. De fa?on tr?s et peut-?tre trop optimiste, lorsqu?on sait que, par exemple, la biennale de Lyon est d?j? heureuse d?atteindre les 70.000 visiteurs et qu?une exposition comme celle de la Fondation Pinault au Tri Postal lillois a co?t? 1,4 millions d?euros ? la m?tropole nordiste?
Et les collections modernes ? Nul ne pipe mot. On s?est tr?s vite accord? sur le fait que dans l??tat actuel des choses, ce ne sont pas elles qui am?neront le public par TGV entiers, bien que Jean-Jacques Aillagon estime que ? Li?ge a une belle collection qui lui permettrait d'organiser des ?changes avec des mus?es tels que celui de l'Ermitage, du Centre Pompidou ou du Moma new-yorkais?. Ce qui peut sembler quelque peu paradoxal. Va-t-on les rapatrier au mus?e d?art Wallon ? Ce serait un enterrement de premi?re classe. Les entreposer au Val Beno?t comme le reste du patrimoine de la Ville ? Refondre un nouveau mus?e des Beaux-Arts ? Avec quels moyens ? Il va falloir que les ?diles li?geois phosphorent. Rien de tout cela n?a ?t? pris en compte dans l??tat actuel de l??tude commandit?e. A-t-on ?valu? ces collections selon d?autres param?tres que ceux du grand tourisme ? Dans le cadre de l?Euregio par exemple, ou ? l??chelle de la Wallonie ou m?me des collections publiques belges ? Il semble que non. A-t-on r?fl?chi au maillage artistique wallon en mati?re d?art contemporain ? Non plus. Or au sud du pays un second mus?e ou centre d?art contemporain ? vocation internationale ne serait pas un luxe. A-t-on int?gr? au projet l?histoire m?me de la modernit? li?geoise, pourtant au pass? vivace ? Non, d?ailleurs cette histoire reste ? ?crire, elle est en jach?re. A-t-on pens? ? un maillage au sein d?un r?seau de mus?es et de centres d?art qui lui existe bien mais auquel Li?ge ne participe pas, tant le retard pris est grand? Pas plus. Va-t-on abandonner ce domaine de l?art d?aujourd?hui aux associations locales, pourtant elles-m?mes sans grands moyens ? On pourrait l?envisager. A-t-on prospect? les collections priv?es en Belgique ou ? l??tranger ? Non plus. A-t-on ?vacu? l?id?e d?un mus?e ou d?un centre d?art contemporain au plein sens du terme ? Oui, dans l??tat actuel des r?flexions. A-t-on seulement pens? ? confier le mus?e ? un professionnel rompu au circuit international de l?art d?aujourd?hui ? Non.
En moins de deux ans, les Li?geois sont pass?s d?une frileuse vision d?un r?seau associatif local et consensuel autour d?un ?ventuel ? p?le beaux-arts ?, le mus?e et de son avenir, ? la volont? de s?ins?rer dans le grand march? culturel en d?finissant un projet vaguement inscrit dans la modernit?. Ces deux extr?mes sont inqui?tants.
Les actuelles ambitions ?conomiques li?geoises sont enthousiasmantes, le r?el virage effectu? aussi. On peut se f?liciter qu?une ville r?nove ses mus?es et ses outils culturels, voulant leur donner une dimension internationale. On doit n?anmoins s?inqui?ter quand l?art est mis au seul service du tourisme culturel.