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(...) Capitaine Lonchamps a donc créé une « Faculté de Déphyscience appliquée », dont on a constaté que la seule efficience réside en son intitulé. En 1971, Jacques Charlier crée un « Centre international de Désintoxication artistique », le C.I.D.A.C. L’institut, une pure fiction parodique, veut prévenir des dangers que comporte toute addiction à la création artistique et œuvre contre la toxicité de l’art ; son action se calque sur celle de l’association des Alcooliques Anonymes. La même année, Jacques Lizène crée son « Institut de l’Art stupide » et s’en déclare, de toute bonne foi, le seul représentant. C’est fou comme se sont ainsi multipliées les facultés, fondations et institutions.
Dans le cas de Lizène, c’est une question d’attitude, puisque dès 1966, l’artiste décide radicalement de prendre position pour la disqualification de son propre travail, une pratique de l’art sans talent, un art de la médiocrité et de la sans importance. C’est à ce titre qu’il multiplie les gestes idiots, les accompagnant d’un commentaire dépréciateur, ce qui, bien sûr, coupe l’herbe sous le pied à toute critique de jugement. Lizène conçoit la médiocrité non comme une fin en soi, mais comme un jeu permanent destiné à tester l’incomplétude des faits. « Être quasiment nul, affirme-t-il, cela veut dire essayer d’être nul. Être nul, voilà une performance qui est loin d’être médiocre. Être nul, ce n’est pas strictement ne rien faire d’intéressant. Quasiment nul c’est plus médiocre, c’est jouer le jeu, faire des petits efforts sans jamais aller jusqu’au bout, présenter des choses boiteuses ; cela s’intègre mieux dans ma démarche d’Artiste de la médiocrité comme Art d’attitude » .
De même, Lizène se déclare Petit Maître. Petit Maître liégeois de la seconde moitié du XXe siècle, précise-t-il. Cela participe bien évidemment de sa mythologie personnelle, tout en court-circuitant une fois encore toute tentative de critique fondée sur le jugement. Lizène, qui sans cesse provoque le naufrage de toutes nos certitudes esthétiques et académiques, qui se joue des prétentions des arts majeurs, se choisit une appellation – contrôlée – mineure et académique. On ne dira jamais assez l’importance et la précision de la rhétorique lizénienne. Un Petit Maître désigne en effet un peintre de second plan, tout comme cette médiocrité revendiquée qualifie une production insuffisante, sans intérêt, de faible valeur, en un mot moyenne.
Et comme un petit maître, il pratique la peinture de genre, déclarant qu’il peint des murs de briques, ceux de la banlieue industrielle dont il est originaire, comme un petit maître hollandais peint des marines. Très logiquement dès lors, il commet également des natures mortes. Ainsi ce remake d’une « nature morte à la maladresse, 1974 », une composition photographique comprenant une bouteille de vin, un verre, un croissant et un cendrier, une œuvre que l’on pourrait qualifier de position pour la banalité. Lizène présente des œuvres tellement « boiteuses », si l’on s’en tient à cette autodéfinition, que celles-ci finissent pas chuter. En ce cas précis, un lamentable naufrage du verre de vin. La maladresse n’est pas dans la facture de l’œuvre, elle est au cœur de celle-ci, agissante. Lizène fait tache. « S’il s’agit de traiter par la dérision l’art « noble », sublimé, emphatique, pathétique, écrivait récemment Guy Scarpetta, Lizène, manifestement, plus que du côté des iconoclastes (comme Duchamp) qui ont congédié le principe esthétique (et le « rétinien »), se situerait plutôt du côté de ceux qui ont corrompu l’art de l’intérieur (Picabia, le Magritte de la période vache, Kippenberger), avec une conjonction de cynisme, d’irrespect, et de sens aigu du sabotage » . (extrait du catalogue)
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« Le monde est une immense histoire génétique », constate Lizène. Le sexe, la mort, la génétique occupent le Petit Maître depuis 1964. Art syncrétique, sculptures génétiques, sculptures génétiques culturelles, fun fichiers, actions de rues, Lizène croise et recroise toutes sortes de choses comme des animaux, des visages, des architectures, des arbres, des voitures, des chaises, des sculptures. Paradoxalement, alors qu’il a pris position pour la non-procréation en 1965, proposant à « l’humanité de s’éteindre gentiment », Lizène pratique sans cesse l’accouplement, mais il féconde des bâtards, altère, outrage, transgresse, se réjouit de la disharmonie et s’enthousiasme même de rendre celle-ci non perçue. Lizène hybride le réel en des créations indisciplinées, fusionne des éléments de cultures ou de natures différentes. Les sculptures génétiques culturelles, renouant avec les fondements religieux du syncrétisme peuvent même devenir des sculptures génétiques cultuelles. Tout récemment en effet, Lizène, à Pau, aux pieds des Pyrénées, lors d’une performance « un peu lourde » a croisé la Vierge de Lourdes et Bouddha, un Christ saint sulpicien et et autre plâtre de la Vierge. De même, il croise les arbres, les chênes, les sapins, les palmiers, cette fois, un sapin croisé fougère en pot, sculpture nulle posée sur un totem de vidéos, sur lequel défile des projets d’hybridations d’arbres, des projets de mutations en arbres fontaines, avec jet d’eau ou jet de fumigène, comme il fait fumer les cheminées de ses petites usines, encore des sculptures nulles, élevant ainsi la fumée au rang d’élément sculptural. Certains y décèlent une « dispersion de matière ayant perdu sa dimension séminale » , ce qui renvoie évidemment à la « Vasectomie pour sculpture interne » signée par Jacques Lizène en 1970 et à sa « Fontaine de cheveux ».
Les chaises occupent dans ce charivari hybride une place singulière. Les chaises dorment assises, les chaises dansent, les chaises gondolent, ce sont autant de projets de Sculptures nulles (1980) que Jacques Lizène réalisera dès la fin des années 90. Elles sont corps et armatures. Des corps assis, des corps couchés, dansant et même déglingués, au bord de la chute; elles sont aussi, à l’opposé, armatures, châssis, cadres, ossatures, toutes choses que Lizène a sondées dans l’Art spécifique des années 1967-1970. Lizène découpera nombre de chaises en Sculptures nulles, croisements de tous les styles dans une cacophonie de brocante, des objets idiots et donc singuliers, métissés, allant par paires comme les chromosomes. Ces chaises ainsi croisées peuvent, c’est presque du domaine d’une anthropologie tribale, devenir totems de chaises, à l’image de ses totems vidéos (1971).
Tout dans l’œuvre de Jacques Lizène fonctionne donc comme un redoutable circuit fermé. Ainsi cette « Trace de maison démolie sur pignon aveugle, réalisée d’après un projet de 1964-65 ». Elle fut tout récemment confrontée au Muhka d’Anvers à des documents de Gordon Matta Clarck qui, lui aussi, découpe les maisons en deux, révélant l’âme de la bâtisse. Lizène a eu pour projet d’intégrer ces maisons démolies, au même titre que les buildings gondolants, dans le décor de ses toiles, renouant ainsi avec la tradition renaissante du Ruinisme. L’idée s’accompagne d’un grand rire. Dans le cas de cette grande toile libre, il opère chirurgicalement et nous révèle l’envers du décor, l’ossature de la maison, habitée par un couple ; et le monsieur ityphallique poursuit de ses ardeurs une petite dame fessue, un motif récurrent dans l’œuvre, et néo-rupestre précise l’artiste. Lizène s’est déclaré de l’art de banlieue comme de la banlieue de l’art en 1974. Il opère d’ailleurs des voyages anthropologiques au cœur de la civilisation Banlieue. Le sexe et la multitude (1966), la foule des anonymes portraits AGCT (1971), les films réalisés en milieu urbain, la vie camp de travail, plus tard, dès 1977, les murs de briques peints à la matière fécale : Lizène révèle un univers déprimant dans sa banalité, sans aucune perspective, un monde harassé, cachant bien mal ses misères solitaires et quotidiennes. Et le pignon, ici, est aveugle, sans perspective.
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Il était en quelque sorte attendu qu’Emilio Lopez Menchero un jour Cindy Sherman. Depuis ses tout premiers travaux il y a plus de trente ans, l’artiste américaine se sert presque exclusivement de sa propre personne comme modèle et support de ses mises en scène. Regard sur l’identité, frénésie à reproduire son moi, son travail est ultime enjeu de déconstruction des genres entre mascarade, jeu théâtral et hybridation.
Il était, de même, tout aussi attendu que Lopez Menchero incarne Jacques Lizène en « petit maître à la fontaine de cheveux », ce qu’il fit tout aussi récemment. L’hybridité encore une fois, mais aussi une attirance pour le burlesque et la parodie, tout comme une admiration partagée pour Pablo Picasso les réunissent. Lizène a dessiné de nombreux « avions métamorphiques comme Picasso n’en a jamais fait » et en a d’ailleurs rassemblé une série dans un « roman d’art plastique ». Lopez Menchero, lui, a tenté de s’approprier le regard mythique de l’Artiste. Tenter, l’enjeu est bien là. Chez Lizène, les tentatives, supposant l’incomplétude et l’inabouti, ne manquent pas. Quant à cette série de travaux d’Emilio Lopez Menchero, elle s’appelle « Trying to be ».
Lopez-Menchero est un hybride belgo-espagnol. Lorsqu’il enfourche son vélo torero torpedo, vêtu du costume de lumière du toréador, les mains bien appuyées sur les cornes acérées de sa monture, le voici hybride d’Eddy Merckx et de Manolete, rendant hommage à Picasso. La performance le mènera au sommet du col d’Aubisque, cela mérite, sur fond sonore de paso-doble, d’être salué. Architecte, il ne pratique pas, mais considère l’espace public et urbain comme un espace critique et y intervient régulièrement de façon temporaire ou pérenne. On le soupçonne de vouloir tatouer la Spanner Haus d’Adolf Loos. Très sévère par rapport à toutes les dérives que le « Crime et ornement » de l’architecte viennois a généré, il cite volontiers Hans Hollein et son Manifeste de 1968 : « Alles ist Architektur ». Tout est architecture, y compris la construction de soi.
Depuis le début des années 2000, Emilio Lopez Menchero tente de régulières incarnations. Camper Picasso torse nu en culotte de boxeur, s’approprier son regard, Habiter Rrose Selavy. Se substituer à Harald Szemann. Incarner les quelques minutes de célébrité wharolienne façon Russell Means. Mettre à nu le monumental Balzac de Rodin. Changer de sexe et composer une Frida Kahlo qui, elle-même, se met en scène. Prendre la pose hiératique de Raspoutine. Conquérir la face christique du Che Gevara. Coiffer le keffieh d’Arafat.
Comme dans le cas de Cindy Sherman, ces mises en scènes ne sont destinées le plus souvent qu’à la photographie, plus rarement à la vidéo. Lopez Menchero se transforme par le maquillage, le costume, les accessoires, et surtout, il prend la pause, une pause, dirions-nous, incarnée, très proche de l’icône de référence, mais dans une totale réappropriation personnelle. Est-ce là un art parodique, ce « dernier ressort de l’esprit » selon Nabokov ? La parodie sanctionne et consacre dans le même temps, sur un mode toujours paradoxal : se moquer en admirant, s’identifier en se démarquant. Elle est hommage et reconnaissance, mais sur le mode du travestissement burlesque . Lopez Menchero ni ne se moque, ni ne parasite ; il initie par ces citations une réflexivité et une recréation, mêlant le familier et l’inédit, la reconnaissance et la surprise, l’érudition et la farce.
Lorsqu’il campe l’« autoportrait de Pablo Picasso torse nu en culotte de boxeur devant Homme assis au verre en cours d'exécution », une photographie prise dans l'atelier de la rue Schoelcher en 1915 ou 1916, tout l’enjeu, dit-il, est de restituer cette autocélébration photographique, tant celle du corps que du génie artistique, dont usa fréquemment le peintre espagnol. Il ne s’agit pas de pasticher le cliché photographique, de singer Picasso, mais bien d’incarner cet « être peintre » autant que les archétypes de l’Espagnol viril et macho.
Alors qu’il pose la question du corps, de son propre corps dandinant, étonnante vidéo intitulée « Ego Sumo », Lopez Menchero découvre la physionomie du portrait de Balzac aux bretelles, dit de Nadar, Napoléon des lettres, main sur le cœur, photographié par Buisson en 1842. C’est cette question de physionomie et le hasard d’une éventuelle ressemblance qui le mobilise. Ensuite, il abordera les clichés du Balzac Monumental de Rodin pris par Edward Steichen, diverses études préparatoires que réalise Rodin, ce qui le mènera à la sculpture du Balzac elle-même. En fait, ce redoublement entre la sculpture et ses avatars photographiques, entre la physionomie de Balzac et l’œuvre de Rodin condense le processus d’incarnation qu’il entreprend. Celui-ci débouchera sur cette exhibition qui dénude le génial geste sculptural de Rodin, plus que le corps de l’artiste. Exhibant nudité et virilité, Lopez-Menchero démonte le geste de synthèse de Rodin qui sculpta d’abord le corps nu de l’écrivain avant de le couvrir de cette robe de bure. Il est dès lors autant Balzac que la sculpture de Rodin.
Sa démarche s’apparenterait-elle à celle du changement d'identité, inauguré par Marcel Duchamp ? Rappelons que l’origine même du geste duchampien réside d’abord sur un transformisme linguistico-religieux : passer d’une religion à une autre par un changement de patronyme. La célèbre photographie que Man Ray fait de Duchamp déguisé en femme est en fait la photo « d’identité travestie » de Rrose Selavy, la « Ready Maid » duchampienne. Lopez Menchero ne pouvait que réitérer ce geste transgenre. Habiter Rrose Selavy et par la même occasion, bien sûr, Marcel Duchamp : c’est l’archétype du genre.
Cindy ou Rrose ne sont pas les seules femmes qu’Emilio Lopez Menchero a incarnées ; il y a Frida aussi. Pour personnifier l’artiste mexicaine Frida Kahlo, il ne choisit pas l’un des nombreux autoportraits de l’artiste, mais une photographie de Nickolas Muray, « Frida on Withe Bench », datée de 1938, un portrait frontal, une mise en scène. C’est ce manifeste politique et culturel qui intéresse Lopez Menchero ; l’intime, l’artistique, le politique transfigurent Frida. Frida Kahlo déclare qu’ « elle s’autoportraiture souvent parce qu’elle est la personne qu’elle connaît le mieux ». Transformiste un brin excentrique, Lopez Menchero, tout en changeant d’identité trouve la sienne. « Être artiste, dit-il, c’est une façon de parler de son identité, c’est le fait de s’inventer tout le temps ». Chaque œuvre est singulière, chaque « Trying to be » est une aventure particulière, chacun est une construction existentielle, composée d’éléments autobiographiques, d’une mise en scène de soi-même, d’une réflexion sur les signaux émis par l’icône mise en jeu. C’est, in fine, une construction de soi au travers d’une permanente réflexion sur l’identité et ses hybridités, en visitant quelques mythes, leurs mensonges et vérités. Lopez Menchero déambule entre exhibition, travestissement et héroïsme domestique.
Et Cindy ? Emilio Lopez Menchero a choisi l’un des « Centerfolds » de 1981, ces images horizontales, comme celles des doubles pages des magazines de mode et de charme, commanditées par Artforum et qui ne seront jamais publiées. La rédaction de la revue d’art jugera qu’elles réaffirment trop de stéréotypes sexistes. Sherman y incarne une femme vulnérable, fragile, sans échappatoire, captive du regard porté sur elle.